La contribution des moines bouddhistes de Sri Lanka à la médecine

La contribution des moines bouddhistes de Sri Lanka

à la médecine traditionnelle

 

En hommage au Vénérable Parawahera Chandaratana

 

Jinadasa Liyanaratne

 

Le rôle du clergé bouddhique dans la société

 

A l’époque précoloniale, le clergé bouddhique (le Sangha) du Sri Lanka constituait l’élite de la société et le monastère bouddhique y jouait le rôle de centre culturel. Ce rôle a dépassé le domaine spirituel pour s’étendre à des activités de la vie quotidienne: l’éducation, la littérature, les arts, et non la moindre, la médecine. Pris en charge par la communauté laïque, les moines avaient du temps libre pour se consacrer aux études; ils furent ainsi capables de mettre leurs connaissances au service de la communauté en général. Il s’agissait de l’organisation de la société avec une complémentarité basée sur le partage des fonctions. Ce modèle n’est pas étranger à la société médiévale de l’Europe où le monastère jouait un rôle semblable.

L’attitude bouddhique et la santé

 

Pour le message spirituel bouddhique, centré sur l’amour universel (mettá) et la compassion (karuná), le domaine de la santé n’était qu’un terrain d’application de ces principes. Cette attitude est clairement expliquée dans le texte bouddhique populaire, le Dhammapada (15.204):

La santé est le gain suprême

Le bonheur la richesse suprême

L’ami de confiance le parent suprême

Le Nibbána la félicité suprême.

 

Des histoires bouddhiques racontent des occasions où le Bouddha Gotama (Gautama en sanskrit) lui-même s’occupait des malades.

 

Des moines singhalais, auteurs d’ouvrages médicaux

 

Les moines de Sri Lanka, auteurs d’ouvrages médicaux, expliquent leur motivation par leur souci d’aider les gens à être en bonne santé pour mieux suivre le chemin spirituel. On en citera quelques exemples par la suite, mais d’abord passons en revue certains de ces moines de l’époque médiévale, qui nous ont laissé leurs ouvrages.

 

Le coffre de médicaments

 

Le premier de ces ouvrages date du 13ème siècle. Il s’agit du « Coffre de médicaments », Bhesajja-manñjúsá (médecine/coffre), écrit en versets palis par le moine, « Chef du quintuple groupe scolaire monastique », de lignée brahmanique. Son nom est inconnu; les anciens auteurs, en général, restaient anonymes par modestie et ils considéraient leur travail comme une œuvre pieuse.

 

L’auteur a traduit également en pali deux opuscules singhalais des règles monastiques destinés aux novices bouddhiques.[1]

 

La Bhesajja-manñjúsá  (BM) est composé de soixante chapitres, les dix-huit premiers consacrés aux généralités de la médecine traditionnelle et les quarante-deux autres aux thérapeutiques. Ce traité fut révisé et traduit en singhalais au 18ème siècle par le moine bouddhiste Välivita Šrí Saranankara en collaboration avec son maître, le moine Palkunburré Atthadassi, et ses propres élèves

Au début de son ouvrage, l’auteur de la BM explique que son but est d’aider les gens à rester en bonne santé pour qu’ils puissent suivre le chemin indiqué par le Bouddha pour atteindre la béatitude éternelle, le Nibbána. Le traité est destiné aux moines en particulier et aux médecins en général. Il est indiqué que les maladies relèvent de deux plans, psychique et physique, que les remèdes pour les maladies psychiques telles que convoitise, haine, etc., sont prescrits dans la religion (le bouddhisme) et que la BM  présente des remèdes pour les maladies physiques telles que la fièvre, les maladies de peaux, etc. En fait, quarante maladies font l’objet de la BM; sont exclues les maladies des femmes et des enfants, domaines qui n’intéressaient pas les moines. Deux chapitres sont consacrés aux remèdes pour le rajeunissement et contre les poisons et les venins.

 

Dès le début, l’auteur déclare qu’il a puisé dans divers corpus; il cite effectivement, dans le corps du texte, près de soixante-quinze ouvrages dont certains ont disparu depuis. Parmi ces sources, l’ouvrage célèbre de Vágbha¡a, « Corpus essentiel de la médecine en huit branches » (Astánga-hrdaya-samhitá, Huit éléments/cœur/corpus), a fortement inspiré l’auteur de la BM. Rappelons que malgré les réserves de certains, de nombreux indices appuient la thèse que Vágbha¡a, lui-même, était un bouddhiste. Cet auteur a été très populaire particulièrement au Kerala (en Inde du Sud).

 

A la fin de son ouvrage, l’auteur de la BM formule la prière suivante qui révèle à la fois son humilité, sa modestie et sa piété: « Sans chercher ni la gloire, ni les honneurs ni les avantages matériels, j’ai rédigé ce traité uniquement pour le bien d’autrui. Grâce à la récompense spirituelle (kusalam) de cette œuvre, puissé-je être capable de rendre heureux les gens dans toutes mes existences futures jusqu’à  ce que j’atteigne l’état d’Arhat (l’extinction des ásava, attaches au cycle de la naissance et de la mort). »

 

L’ouvrage est émaillé de principes bouddhiques. Par exemple, un verset déjà connu de Vágbha¡a met en évidence la valeur éthique qui favorise la bonne santé: « Celui qui est habitué à la nourriture saine et à une vie saine, qui est prudent, non attaché aux choses matérielles, qui est généreux, calme, qui ne ment pas, qui est patient, et qui cherche la bonne compagnie sera en bonne santé. » Ou encore, les dix actions vertueuses (dasa-puñña)[2] sont considérées comme des facteurs qui aident la guérison. Un autre verset énonce: « L’action de tous les êtres devrait avoir pour but le bonheur. Or, le bonheur ne se produit pas sans le Dhamma (le droit chemin). C’est pourquoi toute action devrait avoir le Dhamma comme fondement ».

 

L’auteur préconise trois mantra à réciter lors de la cueillette des plantes médicinales, la visite aux malades et lors du traitement: (1) Dans ce monde, le Bouddha, le Dhamma et le Sangha sont le secours suprême. Grâce à cette vérité, que mon traitement réussisse; (2) Toujours, les gens ignorants apportent le mal, les gens intelligents apportent le bien. Grâce à cette vérité, que mon traitement réussisse; (3) Toujours, la vigilance engendre le bien, l’indolence engendre le mal. Grâce à cette vérité, que mon traitement réussisse. Ce principe relève du pouvoir mental, prisé dans le bouddhisme.[3]

 

Probablement en raison de sa langue, le pali, langue commune aux pays bouddhistes du Theravada, la BM était connue dans ces pays, notamment en Birmanie où ce titre est cité dans une inscription du 15ème siècle. Un manuscrit de ce livre écrit sur les feuilles de palmier en caractères birmans se trouve à la librairie de l’Université de Cambridge (Royaume-Uni).

 

Pour la première fois, ce texte unique est accessible aux lecteurs occidentaux grâce à l’édition critique de ses dix-huit premiers chapitres publiés par la Pali Text Society[4] d’Oxford en 1996, suivie de sa traduction anglaise, The casket of medicine, publiée en 2001. L’édition critique de la deuxième partie (chapitres 19-60) est en cours.

 

L’océan de thérapies et la guirlande des joyaux thérapeutiques

 

Toujours au 18ème siècle, le « Chef du collège monastique Mayúrapáda » écrivit les deux ouvrages médicaux sous rubrique, Yogár©avaya (Thérapies/océan) et Prayoga-ratnávaliya (Thérapeutiques/joyaux-guirlande), tous les deux en prose singhalaise. Le nom de l’auteur, Buddhaputra, signifie « Fils spirituel du Bouddha », c’est-à-dire « le moine ».

 

Le Yogár©avaya de quarante-huit chapitres présente, contrairement à la BM,  des maladies de femmes enceintes, des maladies d’enfants, et même diverses maladies de femmes. Parmi les thérapeutiques, sont traités la thérapie quintuple (pañca-karma), la sudation en particulier et l’enlèvement des corps étrangers entrés dans l’organisme (salla vidhi, du sanskrit śalya, chirurgie traditionnelle). Un chapitre est consacré aux fractures.

 

Le Prayoga-ratnávaliya est le premier ouvrage médical singhalais connu qui traite de l’iatrochimie (rasaśástra).

 

L’ouvrage contient vingt-neuf chapitres, le premier consacré aux remèdes pour des maladies de la femme enceinte, le deuxième à ceux pour des maladies d’enfants et le dernier aux remèdes aphrodisiaques. L’avant-dernier chapitre traite de la purification des médicaments.

 

En plus des plantes, des médicaments d’origines métalliques et minérales familiers aux ouvrages de l’iatrochimie font partie de la pharmacopée. Le nombre important de mots tamouls signale l’origine sud indienne des sources utilisées.

 

L’influence du bouddhisme se révèle dans certains remèdes. Ainsi, un traitement préconisé pour libérer l’enfant saisi par la yaksaní  Ekaratti-Madásá, consiste à réciter un mantra qui signifie « Que la yaksaní  Mandádi accepte cette offrande et libère l’enfant » avant d’offrir de l’eau au Bouddha, d’offrir l’encens médicamenteux et de réciter des paritta (versets canoniques de protection). La récitation de ces versets de protection est recommandée à plusieurs reprises, notamment dans le chapitre des maladies d’enfants.

 

Un certain nombre de remèdes relèvent du domaine magico-religieux, remèdes prescrits notamment pour les maladies de la femme enceinte, d’enfants et pour la morsure de serpents.[5]  Voici, par exemple, un remède contre la fièvre: « Nettoyez le pied d’un arbre-corail (Erythrina variégata), rendez-lui le quintuple hommage[6], et dites-lui ensuite, ‘Ô, divinité de l’arbre! La drogue qui vient de toi est parfaite. Demain, il y a quelqu’un qui viendra en guerre. Il va certainement perdre. Lorsqu’il sera vaincu, je t’offrirai une telle quantité (à préciser) de fleurs’. Après cette déclaration, prenez un morceau d’écorce le matin, posez-le sur la main (du patient), couvrez-le avec une feuille de l’arbre de Bodhi (le figuier sacré) et attachez-le avec une jeune liane de Cardiospermum microcarpum. Résultat positif constaté. Recommandé contre la fièvre ».  On trouve des remèdes similaires dans le Yogárnavaya aussi. Ces exemples prouvent l’intérêt de ces livres pour les études de l’ethnomédecine et de l’anthropologie médicale.

La mine de thérapies

 

Cet ouvrage, Yoga-ratnákaraya (14ème siècle environ), on le doit à un moine anonyme de Monaragammana ou Modaragama, faubourg du Golfe de Mannar sur la côte nord-est, à proximité du Sud de l’Inde. L’auteur déclare avoir écrit ce livre dans le but d’atteindre le Nirvána dans une vie future.

 

L’ouvrage de cinquante-six chapitres contient plus de quatre mille vers singhalais. Les sujets traités et l’ordre des chapitres ressemblent à ceux des deux ouvrages précédents. Un chapitre est consacré à la purification des médicaments, un autre au pouls. Le contenu démontre l’influence de la médecine Siddha de l’Inde du Sud.

 

Glossaire des synonymes de plantes médicinales

 

Le titre de cet opuscule, Vanavása nighanduva (probablement du 17ème ou du 18ème  siècle), signifie « le glossaire forestier ». Son auteur est le moine bouddhiste Síppukulame Dípankara. Síppukulama, le lieu natal de l’auteur, se trouve dans le district d’Anuradhapura (centre-nord). Ce nom est la tamilisation du nom singhalais Paná väva (Peigne/lac artificiel). De même, le mot nighanduva, couramment utilisé est la tamilisation du mot sanskrit nighantu, glossaire. L’auteur présente dans cent-quatre vers singhalais les synonymes des médicaments, les plantes étant majoritaires; seuls quatorze vers sont consacrés aux médicaments d’origine animale, minérale et métallique. De nombreux synonymes sont d’origine dravidienne (Kannada, Malayalam, Tamoul et Télugu).[7] Un autre glossaire similaire, le Sirimal nighanduva est attribué également à ce moine.

 

Moines praticiens

 

            Selon les textes de la discipline monastique, la pratique de la médecine n’est autorisée aux moines que dans certains cas précis, et ce, dans l’esprit de la compassion. Cependant, dans les temps modernes, certains moines exercent la profession médicale à but lucratif.

 

Une exception illustre est le regretté moine Alutnuwara Anomadassi (1910-1987), connu familièrement sous le nom de Keraminiye Veda Hámuduruvó (le moine-médecin de Keraminiya, un village de la région du centre). Ce moine a exercé la médecine traditionnelle, apprise auprès de son maître le Vénérable Våttåve Sumana, abbé du monastère bouddhique de Keraminiya. Le Vénérable Anomadassi, grand philanthrope, a construit un hôpital et un dispensaire à Keraminiya en 1946. Il  fut le fondateur du « College of All-Ceylon Traditional Medicine » à Mawanella, faubourg da la région du centre (1965). Le collège a été équipé d’un hôpital, d’un service de consultation externe, d’une pharmacie et d’une riche bibliothèque consacrée à la médecine traditionnelle. Le Vénérable Anomadassi exerçait les fonctions de directeur du collège et celles de médecin-chef de l’hôpital. Tous les médicaments servant aux soins ont été fabriqués à la pharmacie sous la surveillance personnelle du moine. Le pensionnat accueillait les élèves des deux sexes. L’enseignement était gratuit. La compétence médicale du Vénérable Anomadassi lui a valu le titre de Vaidya Cakravarti (le médecin par excellence) décerné par l’Astanga Áyurveda Vidyálaya de Calcutta.

 

La médecine traditionnelle, généralement connue sous le nom d’Ayurveda, fut une matière du cursus des étudiants laïques des collèges monastiques (pirivena) du 19ème siècle. De nombreux médecins ayurvédiques contemporains ont été formés par des éminents prélats bouddhiques qui dirigeaient les célèbres collèges monastiques.[8]

 

 

[1] Sikhavalanda et Sikhavalanda-vinisa, traduits sous le titre de  Sikkhápada-valañjaní.

[2] La générosité, le respect des principes éthiques, la pratique de la méditation, rendre honneur à ceux qui le méritent, être serviable, le partage des acquis, la réflexion joyeuse sur des actions vertueuses, écouter le Dhamma, la prédication du Dhamma, et la rectification de ses vues.

[3] Cf. « Le mental est le précurseur des phénomènes, il est suprême, il est la force créatrice. Si l’on parle ou agit avec le mental pur, l’on est suivi par le bonheur comme par son ombre. De même, si l’on parle ou agit avec un mental impur, l’on est suivi par la souffrance comme la roue suit le pas du bœuf qui tire la charrette ». Traduction libre de deux versets du Dhammapada (1.1-2).

 

 

[4] La Pali Text Society, créée à Londres en 1881 par T.W. Rhys Davids avec le concours de moines du Sri Lanka, publie les éditions critiques et la traduction anglaise des textes et des commentaires du canon bouddhique de Theravada (Ancienne Ecole) ainsi que des études sur le bouddhisme. Adresse actuelle: Pali Text Society, 73 Lime Walk, Headington, Oxford OX3 7AD, Royaume-Uni. Tél. +44 1865 742125; Fax +44 1865 750 079.

[5] Sur cet ouvrage, voir mon article, « Le rasaśástra dans la littérature médicale singhalaise », à paraître dans un Volume en honneur de Monsieur Arion Rosu, en préparation sous l’égide de l’Université de Bucarest.

[6] Prosterner devant l’objet de vénération de façon à ce que le front, les deux mains et les deux genoux touchent la terre.

[7] Sur ce livre, voir mon article, « Polyglot medical glossaries of Sri Lanka with special reference to the Sri Vásudeva nighantu » sous presse (revue Traditional South Asian Medicine, Hambourg, prochain numéro).

[8] Sur ces points, voir Jinadasa Liyanaratne, Buddhism and traditional medicine in Sri Lanka. Kelaniya University Press, 1999.

 

 

 

 

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