Les trois refuges

Connaissance du Bouddhisme

Les trois refuges

Vénérable Jean Eracle

 

 

Quand quelqu’un désire s’affirmer disciple du Bouddha et prendre une part active à la proclamation du Dharma, il prononce la formule des Trois refuges en présence d’un membre du Sangha. Par trois fois, il prend refuge dans le Bouddha, il prend refuge dans le Dharma, il prend refuge dans le Sangha. Ces trois réalités, Bouddha, Dharma, Sangha, sont les trois joyaux du bouddhiste.

 

D’après les livres des « Trois Corbeilles », il semble que cet usage soit très ancien et remonte au temps du Maître lui-même. Dans les écritures, on voit souvent des auditeurs s’enthousiasmer soudain pour le discours qui vient d’être donné et s’exclamer dans la joie : « Je prends refuge dans le Bouddha, le Dharma et le Sangha. »

 

Le plus ancien texte daté qui atteste cet usage est gravé dans la pierre : c’est une inscription du roi Açoka (IIIe siècle av. J.-C.), l’Edit de Bhabra. Ce texte est adressé aux religieux et le souverain leur dit : « Vous connaissez mon attachement au Bouddha, au Dharma, au Sangha.»

 

Il est facile de comprendre maintenant pourquoi le Triple Refuge s’est conservé jusqu’à nos jours dans toutes les branches du bouddhisme.

 

On peut fournir plusieurs interprétations des Trois Refuges. La plus simple, adoptée généralement par les bouddhistes qui ont peu approfondi la doctrine, voit dans le Bouddha, Shâkya-Mouni ; dans le Dharma, la doctrine qu’il a enseignée et qui est consignée dans « les Trois Corbeilles » ; dans le Sangha, la Communauté des religieux que l’on doit écouter, respecter et entretenir.

 

Mais les commentateurs des diverses  écoles ont très vite découvert l’insuffisance de cette interprétation. Prendre refuge dans les Trois Joyaux considérés de la sorte, c’est pour eux ne pas prendre refuge. On ne doit prendre refuge que dans ce qui est solide et indubitable, non dans ce qui est conditionné et passager. Là où il y a doute, si minime soit-il, il n’y a pas de refuge possible.

 

Or, on ne peut prendre refuge dans le Shâkya-Mouni. Et pourquoi parce que Shâkya-Mouni était une personne vivant à tel endroit et à telle époque ; il était soumis à toute sorte de contingences ; il connut la maladie, la vieillesse et la mort et il fut en butte à toutes sortes d’ennuis. En outre, Shâkya-Mouni est maintenant entré définitivement dans le monde du Nirvana : il ne reparaîtra plus en ce monde et il n’y agira plus- il ne saurait donc être le Refuge.

 

L’enseignement contenu dans les « Trois Corbeilles » ne saurait être non plus un Refuge. Et pourquoi ? Parce que cet enseignement est constitué de mots et d’images résultant d’un certain contexte humain. Tout cela est relatif. En outre, où se trouve le véritable enseignement ? Dans les « Trois Corbeilles » de l’Ecole du Sud ? Dans les Sutras développés du Grand Véhicule ? Dans les Tantras ? Aucun des textes contenus dans ces collections n’est original. Tous ont été rédigés tardivement. Rien de tout cela ne peut donc être un Refuge.

 

De la même manière, on ne peut pas vraiment prendre refuge dans la Communauté des religieux. Et pourquoi ? Parce que rien n’est aussi relatif et imparfait que cette Communauté ! Quelle est-elle d’ailleurs ? S’appelle-t-elle « Theravada », « Madhyamika », « Zen », « Nichiren », « Nyimana », « Kagyupa », « Gelugpa », etc.? Consiste-t-elle dans les 227 règles du « Vinaya », dans les règles énoncées par les Sutras du Grand Véhicule ? Dans les religieux eux-mêmes ? Mais tout cela est relatif. Les religieux sont des hommes pleins d’imperfections, indolents ou violents, intelligents ou stupides, aimables ou colériques, instruits ou ignorants, etc. il est donc bien stupide de prendre refuge dans quelque chose d’aussi imparfait.

 

Comme on le voit, on ne saurait donc prendre refuge dans aucune des réalités envisagées.

 

Pourtant, siècle après siècle, on prend refuge dans le Bouddha, le Dharma et le Sangha. Pourquoi donc ? Par respect d’une tradition ? Non, certes  ! Il doit donc y avoir une autre signification à ces termes que celle que nous avons indiquée.

 

Les Refuges doivent être solides, inébranlables, inaccessibles au doute, sans quoi ils ne peuvent pas être considérés comme des Refuges.

 

Les Joyaux doivent être incompatibles, sans aucun défaut et complètement lumineux. Ils doivent appartenir au plan absolu, ou, si l’on préfère, se situer au-delà de tout conditionnement.

 

Quel est donc le Bouddha dans lequel il convient de prendre refuge ?

Les commentateurs le disent : c’est ce qui fait que quelqu’un est Bouddha. C’est donc l’état de Bouddha en lui-même, l’Essence de Bouddha, ce que les textes appellent le « Dharmakaya », le « Corps fait de dharma ». Or ce qui fait l’essence du Bouddha, c’est la « Bodhi », l’Eveil, l’Illumination de l’esprit par lui-même. L’Eveil est inconditionné, il ne dépend de rien, il n’est pas le fruit du karma, il se réalise de lui-même, il est nôtre «  Visage originel »,

«notre condition naturelle », « notre nature originelle » absolument pure.

 

On dit que le «Dharmakaya » a cinq qualités : il est une transformation du mental qui implique que tous les liens sont coupés ; il n’est plus lié par la Loi de Causalité ; il est au-delà de la dualité (il est au-delà de l’affirmation et de la négation) ; il ne peut être saisi par l’intelligence, enfin, il demeure d’une manière constante (au sein de l’universel devenir).

 

Prendre refuge dans le Bouddha, c’est donc prendre refuge dans la Bodhi, c’est donc considérer  l’Eveil comme la suprême perfection de sa propre vie. D’un autre côté, c’est prendre refuge dans le Bouddha de sa propre nature. Ce n’est pas se confier à une grande personnalité surnaturelle.

 

C’est une aussi haute conception qui est la véritable raison pour laquelle durant les cinq premiers siècles, on ne représentera pas le Bouddha sous forme humaine, mais seulement au moyen de symboles désignant diverses perfections inhérentes à l’Etat de Bouddha. Par la suite, quand on commença à lui donner figure humaine, c’est pour une raison identique qu’on enleva à son image tout caractère individuel pour ne lui laisser qu’un certain nombre d’éléments désignant l’idéal universel de l’Eveil intérieur. Pourquoi donc les trente-deux marques d’excellence et les quatre-vingts caractéristiques ? Pourquoi des voiles sur le front, une protubérance sur le crâne, les oreilles déformées, des proportions corporelles bien définies, sinon pour désigner, non pas un homme ordinaire, mais ni l’idéal suprême de l’humanité ?

 

Les grands Bouddhas qui sont apparus par la suite au cœur des différentes écoles du Grand Véhicule, comme l’AdiBouddha des Tibétains, le Vairocana du Shingon et du Kegan, l’Amida de la Terre Pure, ne sont pas autre chose que des personnifications du Dhamakaya, de la Bodhi, du Véritable Premier Refuge.

 

De la même manière, le Dharma n’est pas contenu dans les livres : il n’est ni en mots, ni en paroles. C’est l’Essence de l’Enseignement, c’est l’unique Sauveur de la Doctrine. Or cette Essence, c’est la Délivrance. Cet unique Sauveur, c’est le Nirvana, la grande Paix non-conditionnée, le non limité, l’inexprimable.

 

Pendant refuge dans le Dharma, c’est donc prendre un refuge dans le Nirvana, c’est-à-dire, considérer que l’état qu’il constitue donne le suprême bonheur.

 

Enfin, le Sangha, c’est l’Essence de l’idéal des religieux. Cette Essence, c’est la volonté de l’Eveil, c’est la volonté du Salut universel. L’Essence du Sangha, c’est la grande Compassion, c’est l’Amour universel.

 

Prendre refuge dans le Sangha, c’est diriger sa vie selon cette forme sublime de l’Amour.

 

Voilà donc les Trois Joyaux dans lesquels il faut prendre refuge !

 

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